« Chaque bien a une destination universelle » :à Monaco, Léon XI a mis les riches face à leur responsabilité

À 9 heures, ce samedi 28 mars 2026, l’AW139 du pape se pose sur l’héliport de Monaco. Au-dessus de la mer, le rotor a brassé quelques secondes une lumière déjà dure, puis tout s’est remis en place : le bleu de l’eau, les façades, les lignes nettes du Rocher. Léon XIV est venu pour une seule journée, la première visite apostolique d’un pape à Monaco à l’époque contemporaine. Le programme est réglé au cordeau : palais, cathédrale, petite église Sainte-Dévote, puis grande messe au stade Louis-II, avant un départ en fin d’après-midi.
Devant le palais princier, l’attente s’étire sous le soleil. Depuis l’esplanade, le regard glisse au-delà des grilles vers le port Hercule, l’eau immobile, avec ses yachts rangés comme dans une vitrine. Plus loin, sur le béton gagné à la mer, le quartier de Mareterra – l’un des plus hauts prix au mètre carré au monde – ex-hibe ses volumes encore neufs. Une petite dizaine de grues visibles alentours rappellent que Monaco continue de se construire. La principauté paraît saturée.
Puis la voiture du pape franchit le porche du palais, et la perspective se resserre dans la cour d’honneur. Albert II accueille Léon XIV avec la princesse Charlène, robe et mantille blanche, et leurs enfants. Tout est en place : tapis rouge, carabiniers, drapeaux monégasques et du Vatican, les deux plus petits États du monde sont réunis, ce matin. Derrière le pape et la famille princière, alignés par le protocole, un escalier monumental en marbre de Carrare, inspiré de Fontainebleau. Plus haut, les fresques attribuées à Luca Cambiaso. Cette cour sert d’écrin à un pape venu rappeler que la richesse n’abolit pas les devoirs.
« Les structures de péché qui creusent des abîmes entre pauvres et riches »
Dans la foule, Oliver Moreau a pris sa journée pour venir avec sa fille. Monégasque de naissance, quarantaine bien entamée, chemise en lin bleu clair, lunettes carrées, casquette jaune siglée Monaco, il a déjà glissé un petit drapeau « pape à Monaco » dans sa poche arrière. « C’est bien que le pape ne parle pas seulement aux périphéries, mais aussi à des endroits comme Monaco, où les gens sont plus aisés, avec plus de pouvoir pour agir », dit-il, décrivant une principauté où se croisent plus de cent nationalités, et d’où Léon, juge-t-il, « s’adresse à des croyants du monde entier ». Sa fille, elle, regarde surtout, sur écran, la fenêtre où le pape doit apparaître.
À 10 h 20, justement, les fenêtres du balcon s’ouvrent. La scène est un peu étrange : le prince et le pape sont côte à côte. Après Albert, Léon s’avance, lâche en français un sobre « Merci, merci », puis va au cœur du message. Dans un français à la prononciation hasardeuse, mais qu’il emploiera toute la journée, il parle du « don de la petitesse », et surtout de cette richesse qui doit être mise « au service du droit et de la justice ». Il avertit aussi, contre « les structures de péché qui creusent des abîmes entre pauvres et riches » et rappelle que « chaque talent, chaque opportunité, chaque bien mis entre nos mains a une destination universelle ». Rappel classique de la doctrine sociale de l’Église : la propriété privée n’est jamais sans limite, « l’horizon (du Royaume) est plus large que l’horizon privé », insiste le pape. Mais le message n’est pas une condamnation du luxe. C’est une sommation plus fine : faire du privilège une responsabilité.
Le pape descend maintenant, en papamobile, vers la cathédrale de l’Immaculée-Conception, accueilli par une haie d’honneur de carabiniers en grande tenue, fusils d’assaut à la main. À l’intérieur, l’homélie poursuit la même ligne. Léon XIV évoque les « différences socio-économiques » de ce « petit État cosmopolite », avant de préciser que, dans l’Église, elles « ne sont jamais un motif de division en classes sociales » – refus classique d’une lecture en termes de lutte des classes, qui n’empêche nullement la critique sociale. Insistant sur la « dimension politique importante » des gestes du Christ, le pape interroge un modèle social fondé sur « la production de richesses » et la « logique (…) du profit comme fin en soi ». Il demande aussi aux catholiques de défendre la vie, « de sa conception à sa fin naturelle » – la bioéthique revient dans trois allocutions sur quatre. C’est que pour Léon tout est lié : critique des inégalités, refus de l’euthanasie et de l’IVG.
Le trajet vers Sainte-Dévote est un changement d’échelle. Fini le grand apparat. L’église apparaît presque cachée au pied du rocher, au fond d’un vallon, serrée entre la route, les façades du front de mer et les préparatifs déjà visibles du Grand Prix de Formule 1. Au ralenti, la papamobile longe les gradins bleus en cours d’installation. Devant la petite église, la foule de jeunes – parmi lesquels de nombreux catéchumènes – tient dans un mouchoir de poche. Une forêt de smartphones se lève d’un coup, bras tendus.
« Tu as serré la main du pape, sérieux ? »
Quand le pape passe, le contact est immédiat. Des jeunes se penchent, tendent la main. Léon XIV en saisit plusieurs, brièvement, avant d’entrer. « Tu as serré la main du pape, sérieux ? », lance un garçon à son voisin. Une jeune fille porte sa médaille à ses lèvres, tandis qu’un autre touche son ami, « parce que tu as été touché par le pape ». À l’intérieur, le pape s’agenouille seul, sur un prie-Dieu face à l’autel. Il s’apprête à parler aux jeunes d’un monde « toujours pressé », de la futilité des « réels », des « tchats », des « milliers de likes », de ces « appartenances contraignantes, artificielles, voire parfois violentes ». Déclenchée trop tôt, la corne de brume des bateaux de la baie vient troubler son appel à retrouver silence et intériorité – « une autre fois », blague Léon, souriant d’être ainsi interrompu.
Plus tard, sur la route du stade Louis-II, Caroline (1) marche avec son billet à la main. Aide-soignante dans la Principauté, elle vit dans la commune française de Beausoleil, dont on voit, depuis Monaco, les maisons accrochées à la colline. Son long manteau beige paraît un peu trop chaud pour la météo, mais elle le garde fermé. « Je suis très croyante, et pour moi, avec l’actualité, la venue du pape ici n’est pas anodine, surtout avec les débats sur la fin de vie (en France). Il vient rappeler des valeurs essentielles comme la dignité humaine. »
« Culture du rejet »
Au Louis-II, en fin de journée, le voyage livre sa clef. Léon XIV revient à cette « culture du rejet » qu’il oppose à une manière de prendre soin « de chaque existence humaine, depuis son apparition dans le sein maternel jusqu’au moment où elle se flétrit ». Sa défense de la vie ne se cantonne pas ici aux seuls enjeux bioéthiques : elle touche aussi à l’ordre social et à la violence du monde. « Combien de calculs sont faits dans le monde pour tuer des innocents ? », interroge-t-il, avant de dénoncer les « idoles » de l’époque, « la richesse qui devient convoitise » et « la beauté qui porte à vanité ». Dans une principauté qui accueille en parallèle l’AMWC, grand congrès de « médecine esthétique et anti-âge » réunissant 17 000 professionnels au Grimaldi Forum, l’allusion prend un relief particulier. Monaco n’est plus seulement le décor policé d’une visite protocolaire : les mises en garde du pape y résonnent au plus près de leur objet.
Léon XIV à Monaco : la Principauté, pionnière de la protection des océansC’est sans doute pour cela que Léon XIV est venu sur le Rocher. Non pour lui offrir une caution prestigieuse, mais pour y dérouler, au milieu même de la richesse et de l’influence, une leçon de doctrine sociale en situation. Dire à un État richissime que sa petitesse peut devenir un service, rappeler aux privilégiés que la propriété n’est jamais sans limite, et que la défense de la vie, la justice sociale et la paix relèvent d’une même grammaire morale. Ce samedi 28 mars 2026, pour son premier déplacement en Europe, Léon XIV n’est pas venu flatter les puissants. Il est venu leur demander ce qu’ils font de ce qui leur a été donné.