
Sur les affiches « Bienvenue » aux couleurs du drapeau monégasque, la silhouette de Léon XIV tranche déjà avec les superyachts amarrés en contrebas. Une image en forme de symbole, à la veille de ce voyage apostolique insolite. La question reste entière : pourquoi le pape américain, missionnaire des pauvres au Pérou, s’est-il empressé d’accepter l’invitation du prince Albert II à se rendre sur le Rocher – vitrine du luxe mondial avec ses casinos, ses bolides de collection, ses fêtes de la jet-set et ses exilés fiscaux ?
« La réalité de ce territoire est bien plus complexe que les caricatures qui en sont souvent faites », nuance le père Christian Venard, délégué épiscopal à la communication du diocèse. Des escaliers de l’archevêché au parvis de la cathédrale jouxtant le Palais, la remarque revient, inéluctablement : « l’Église de Monaco ne se résume pas à un repaire d’ultrariches ! ». Le cliché serait tentant, dans cet ancien village de pêcheurs où tout le monde autrefois se connaissait, devenu l’une des cités les plus chères de la planète – au cœur du quartier de Monte-Carlo, le mètre carré caracole à 100 000 €.
« Ici, il n’y a pas de gens à la rue »
Le petit pays des Grimaldi repose en fait sur un modèle social à deux vitesses assumé. Parmi ses 38 000 résidents – une mosaïque cosmopolite de 150 nationalités, dont seulement 9 000 Monégasques, sans compter les milliers de travailleurs qui affluent chaque jour de l’extérieur –, la pauvreté n’a pas vraiment droit de cité. Une allocation nationale au logement protège les Monégasques moins aisés, pour leur permettre de continuer à vivre sur place. « Ici, il n’y a pas de gens à la rue. Et si vous perdez votre emploi, l’État veille à vous aider à en retrouver un rapidement », illustre le père Dominique Arz, curé de la paroisse Sainte-Dévote, du nom de la patronne de la principauté, où le pape se rendra en fin de matinée.
Ces deux mondes se fréquentent-ils vraiment, ou cohabitent-ils sans se regarder ? Au sanctuaire Saint-Joseph de Beausoleil, qui dépend de l’Église de Monaco, des femmes en boubous bariolés côtoient, ce jeudi 19 mars célébrant le Patron des lieux, des voisines emmitouflées dans de coûteuses fourrures.
L’Église, « un des rares lieux de mixité sociale »
« Dans nos églises, sur un même banc, il peut y avoir un milliardaire et une femme de ménage assis côte à côte. L’Église reste l’un des rares lieux de mixité sociale », assure Mgr Guillaume Paris, vicaire général du diocèse. Lors de son accession au trône en 2005, Albert II s’était engagé pour une moralisation de la finance et son micro-État s’est modernisé, même si des scandales continuent régulièrement de le secouer.
Associations caritatives, œuvres paroissiales, dons privés… Derrière l’ostentatoire richesse de Monaco, cette solidarité réelle infuse le plus souvent à bas bruit. Une charité discrète qui tranche avec l’image d’exubérance souvent associée à la Principauté, et que Léon XIV pourrait aussi implicitement vouloir encourager.
« Si on la voit moins, c’est que cette aide se joue surtout hors les murs, dans les communes proches : il y a des maraudes à Menton, Nice… », explique le diacre Simon Ardiss, bénévole au sein de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. « Nous travaillons sur l’accueil des migrants à Vintimille. Et à l’étranger, il y a eu une mobilisation sur des terrains marqués par les catastrophes ou les guerres ; Ukraine, Birmanie… », abonde le diacre Robert Ferrua, à la tête de la Caritas locale depuis une vingtaine d’années.
Paradoxe environnemental
Sur la question écologique – l’un des thèmes du voyage papal –, Monaco incarne encore peut-être plus qu’ailleurs les contradictions de l’époque. « Ces dernières années, le prince, seul chef d’État à avoir marché sur les deux pôles, a fait de l’environnement un axe majeur de son rayonnement international », vante Patrick Médecin, catholique retraité, et ancien diplomate de la Principauté, attablé à un café du quartier de la Condamine. Protection des océans, lutte contre le réchauffement climatique… L’action de la Fondation Albert II est mondialement reconnue et estimée.
Au Vatican, un geste n’était d’ailleurs pas passé inaperçu : en 2015, au moment de la sortie de Laudato si’, le souverain avait même postfacé une édition monégasque de la célèbre encyclique de François, saluant « un événement majeur pour l’ensemble de l’humanité ». Mais certains avaient alors pointé le fossé entre ce vibrant appel à la sobriété, et le train de vie de certains résidents fortunés – comme ces propriétaires de yachts, dont l’empreinte carbone annuelle écrase celle de milliers de foyers.
C’est peut-être sur un autre terrain, qu’il faut chercher la cohérence monégasque sur la protection du vivant : celui de la promotion d’une « écologie intégrale ». Rare micro-État catholique – avec Malte et Saint-Marin – dans une Europe largement sécularisée, la principauté se distingue sur le plan de sa législation bioéthique en faveur d’une culture de protection de la vie.
L’euthanasie est interdite, le système palliatif largement développé et l’IVG strictement encadrée – elle n’est dépénalisée que dans trois cas, médicaux ou criminels majeurs. « Une politique qui tranche avec la banalisation de l’acte dans d’autres pays européens, dont la France », souligne Anne Delassus, déléguée diocésaine en charge, avec son mari Thibault, de la pastorale de la famille.
Un « point de non-retour »
Un modèle intangible ? Sous pression croissante du Conseil de l’Europe, une tentative d’assouplissement de la loi interdisant l’IVG, votée en 2025, a récemment agité le débat parlementaire de la petite Principauté. « Ce serait là un changement de société, un point de non-retour », avait alors tapé du poing sur la table l’archevêque de Monaco, Mgr Dominique-Marie David, craignant « un franchissement d’un cap anthropologique majeur, où le droit n’assurerait plus la protection des plus faibles ». Après diverses consultations, dont celle des autorités catholiques, le projet de loi avait finalement été écarté par le gouvernement princier.
Mais cette influence institutionnelle réelle – le catholicisme est constitutionnellement la religion d’État de la principauté – n’empêche pas une indifférence grandissante pour la pratique chrétienne. Sur le Rocher, où la liberté de culte est garantie, 75 % des résidents se déclarent ainsi catholiques, mais la pratique religieuse s’est sensiblement érodée, autour de 8 %. Une moyenne qui demeure supérieure à celle de sa voisine française.
Et si, derrière les façades impeccables du Rocher, la venue de Léon XIV révélait finalement moins un paradoxe qu’un défi ? Celui de raviver une foi devenue culturelle. « Il ne suffit pas d’avoir l’étiquette catholique, interpellait récemment dans La Croix Mgr David, il faut devenir des disciples missionnaires, des chrétiens cohérents et authentiques. » Léon XIV saura-t-il trouver les mots pour réveiller une Église aussi généreuse qu’elle est confortablement établie ?
Par Malo Tresca, envoyée spéciale à Monaco