dimanche 4 octobre 2026

"Je travaillais la boule au ventre"

 Mathilde, 53 ans, est en « congé de longue durée », un terme administratif derrière lequel elle range sa souffrance. La mère de famille a commencé à enseigner dans les années 1990. Elle n’a pas remis les pieds dans une salle de classe depuis plus de deux ans.« J’ai choisi ce métier car j’avais envie de transmettre. Je montais des ateliers pédagogiques, je m’investissais sur mon temps personnel. Avec le temps, les conditions de travail se sont dégradées. » Jusqu’à la classe de trop, une classe double de CM1-CM2. L’émotion monte : « Je suis suivie par un psychiatre, je prends des antidépresseurs. J’ai eu de gros soucis dans mon école. »


J’ai demandé de l’aide mais l’Éducation nationale gèréeles difficultés à sa façon

Cette école, Mathilde ne veut pas qu’on cite son nom. « Jetravaillais dans les Vosges. Je n’en dirai pas plus parce que je n’ai pas démissionné. » La mère de famille enchaîne : « Je travaillais la boule au ventre. L’inclusion à tout prix a ses limites. Cette année-là, j’avais huit enfants aux besoins particuliers dans la même classe et, parmi eux, un gamin qui ne maîtrisait pas ses émotions, il frappait les autres élèves, il balançait des chaises dans la classe, des dictionnaires. Un jour, il a lancé une chaise en direction d’un autre élève et je l’ai prise sur la jambe. Il cherchait en permanence à s’enfuir, il m’insultait. » Mais alors quoi ? Il n’y a pas eu de suite ? « J’ai demandé de l’aide, assure Mathilde, mais l’Éducation nationale gère les difficultés à sa façon, en organisant des réunions et en nous demandant de remplir de la paperasse. »

Les parents, ces « petits patrons »

Marie, 40 ans, était à l’aise avec sa classe de CE1 en Meurthe-et-Moselle. Mais elle aussi a choisi de ne plus exercer il y a cinq ans. « Je rêvais d’être professeure des écoles et j’ai vite compris que le problème, ce sont les parents. Dans le privé, vous répondez aux ordres d’un chef. Dans l’Éducation nationale, vous répondez à votre hiérarchie et à des parents qui contestent tout :  les notes, les évaluations, les programmes, la façon d’enseigner. J’avais plusieurs petits patrons. Le métier a été déclassé. Plus personne ne nous respecte. On ne représente plus le savoir, on ne représente plus l’autorité, le métier ne fait plus rêver. »

Copinage et passe-droits

Olivier, 50 ans, partage le constat. Professeur des écoles de 2000 à 2011 dans l’académie de Strasbourg, puis professeur de mathématiques en collège jusqu’en 2021, il a demandé une disponibilité. « J’ai fait des études scientifiques et j’ai choisi ce métier parce qu’il avait du sens socialement parlant. Mais il y a deux gros problèmes : un manque de reconnaissance et l’absence de réponse de l’Éducation nationale aux difficultés que les enseignants peuvent rencontrer. Le but de l’Éducation nationale, c’est de ne pas faire de vagues. »

La leçon que j’ai retenue, c’est que le système exploite ceux qui se démènent et protège ceux qui décrochent

Olivier

Olivier raconte ses années en maternelle : « Les petits sont supers, mais on passe d’une activité à l’autre et il faut s’adapter à son public. On finit par perdre du vocabulaire. Alors j’ai eu envie de changement. Après une année de détachement, l’IPR (Inspecteur pédagogique régional) a validé et j’ai enseigné les mathématiques en collège. Je me suis donné à fond et la leçon que j’ai retenue, c’est que le système exploite ceux qui se démènent et protège ceux qui décrochent. L’injustice est insupportable. Vous pouvez bosser comme un fou et voir des collègues passer hors-classe juste parce qu’ils sont dans les petits papiers. On ne le dit jamais, mais il y a du copinage, des passe-droits. »

Olivier travaille désormais à son compte. « Ça me révolte quand j’entends nos ministres parler du travail et du salaire des enseignants. Les enseignants français sont parmi les plus mal payés de l’OCDE. Aujourd’hui, je travaille moins qu’avant mais, depuis que je n’enseigne plus, je n’ai plus jamais entendu que j’étais fainéant. »

« J’ai démissionné »

Valérie a passé 24 ans dans l’Éducation nationale. Un long parcours qui a commencé en maternelle en Moselle et qui l’a même conduite à être directrice d’une école : « J’ai pris une première distance avec l’Éducation nationale pour faire une licence de psychologie. J’avais envie de comprendre comment fonctionnait l’apprentissage chez les enfants. Après cette année d’étude, j’ai enseigné à nouveau mais cela a confirmé que le système ne collait pas à mes valeurs, à ma vision de l’enfance ; je n’ai jamais compris qu’on évalue des enfants de trois ans avec des objectifs précis. Et puis j’étais lasse qu’on m’en demande toujours plus. Dans l’Éducation nationale, quand tu t’impliques, on te repère et, en guise de récompense, on te confie du travail supplémentaire. J’ai démissionné. Aujourd’hui, je fais partie d’une compagnie de clown et je suis encore en contact avec des enfants. Ce n’est pas ma vocation qui a changé, c’est ma façon de la vivre. »

Comme Valérie, 2 400 enseignants ont volontairement quitté l’Éducation nationale en 2023-2024. C’est peu comparé aux centaines de milliers d’enseignants en France. Mais c’est cinq fois plus qu’il y a 10 ans.

« Nos salaires, c’est bien simple, c’est un scandale », affirme ce prof de lycée mosellan, précisant que, lui-même agrégé, il se sent plutôt mieux loti que les autres mais qu’il dresse un constat objectif sur les moyennes observées.

La dernière enquête OCDE met en exergue un fait saillant : seuls 4% des enseignants estiment que l’enseignement est valorisé dans la société française et ils sont à peine plus d’un quart (26,6%) à considérer que leur salaire est satisfaisant. De fait, les travaux de Lucas Chancel ont mis en évidence en avril 2023 que le salaire d’un enseignant du secondaire en début de carrière était passé de l’équivalent de 2,17 Smic en 1980 à 1,14 en 2023.

L'inflation est passée par là

Une observation qui doit être mise en rapport avec une réalité : tandis que les salaires enseignants stagnaient (au mieux) sur la période, le Smic a quant à lui été nettement revalorisé. Une dégringolade qui a depuis un peu évolué, à la faveur de différentes mesures de revalorisation engagées ces dernières années. Las ! L’inflation est passée par là, comme pour l’ensemble des salariés français.

Selon les calculs du Snes-FSU (Syndicat national des enseignements de second degré), les efforts consentis auraient même été « complètement gommés en termes de pouvoir d’achat », estime Bruno Henry, secrétaire académique. Ceci sans parler du fait que si les efforts du ministère ont porté jusqu’ici sur l’entrée dans le métier, attractivité du métier oblige, la suite des déroulements de carrière est souvent plus poussive.

Pour mémoire, selon plusieurs études (notamment de l’OCDE), les salaires des enseignants français sont en deçà du revenu du travail des actifs ayant atteint au moins le niveau de licence.

Les salaires des professeurs sont en moyenne inférieurs à ceux des actifs du privé de 20% dans le préélémentaire, 22 % dans l’élémentaire et 12 % en collège.En revanche, les enseignants en lycée ont un niveau de salaire effectif quasiment égal à celui de la population totale des actifs ayant au moins la licence, en raison, notamment, du poids des professeurs agrégés.

La pression sur les concours de l’Éducation nationale constitue un indicateur important de l’attractivité du métier d’enseignant. 

Quid de la situation dans l’académie ?

« Nous avons fait le plein dans l’académie, pour la première fois depuis plusieurs années. Mais au-delà de la situation régionale, c’est l’afflux au national qui est intéressant à considérer : +76% ! Pour Nancy-Metz, du fait des deux concours organisés l’an passé, cela signifie une augmentation de moitié du nombre de lauréats. Et, même si la rentrée est encore toute récente, nous n’avons pas, actuellement, enregistré de démissions parmi les stagiaires 2026. »

Est-ce à dire que le ras-le-bol ressenti par certains enseignants, certains quittant même l’institution est 

jugulé ?

« D’abord, je noterai que même cette question des démissions, si elle est bien réelle, n’a jamais mis en péril le service public de l’enseignement du fait du petit nombre de cas recensés chaque année. De plus, tous ces départs ne procèdent pas nécessairement d’un ras-le-bol : il peut y avoir une envie légitime de faire autre chose, de réorienter sa carrière professionnelle. Tout comme il est aussi constaté que des professionnels venus d’autres horizons nous rejoignent, soit comme enseignants associés, soit en passant les concours. Ce qui est certain aussi, c’est que l’institution doit toujours avancer en matière de gestion RH et de mise en place d’une formation initiale qui prépare mieux les futurs enseignants aux missions qui vont être les leurs. Au cours de la phase de massification de l’enseignement secondaire, l’Éducation nationale a fait de l’abattage en matière RH. Aujourd’hui, nous faisons et devons faire encore plus de cousu main. C’est à cette condition que nous avancerons dans la bonne direction." »

Vous évoquez la formation initiale des enseignants. La nouvelle licence dédiée lancée cette année est un levier important du dispositif ?

« La réforme en cours dans son ensemble, qui constitue un sujet à 250 M€ tout de même, repose notamment sur cette entrée précoce des étudiants dans la formation d’enseignant. Elle a été coconstruite avec les Inspé de Lorraine, de Reims, de Strasbourg pour proposer un cursus qui soit le mieux à même de préparer ces jeunes gens à la réalité d’un métier qui a changé. Nous devons réussir cette réforme, c’est indispensable ! » 

Quant à la question salariale ?

« Des choses ont été entreprises ces dernières années, notamment pour l’entrée dans la carrière. Reste la question de la revalorisation des milieux de carrière en effet. Mais il y a aussi d’autres aspects : logements, transports, etc. Le leitmotiv du ministre Édouard Geffray, en matière RH, est « prendre soin » des personnels. »

Article du R.L.