« Je ne suis pas une ONG, je suis là pour le Christ » : le témoignage bouleversant d’un prêtre dans l’enfer de Gaza

« Abouna (“notre père” en arabe, NDLR), je préférerais mourir plutôt que vivre. » C’est l’aveu désespérant de Clara, chrétienne palestinienne de 12 ans, réfugiée au cœur de la paroisse de la Sainte-Famille depuis plus de deux ans, au père Gabriel Romanelli.
Cette phrase déchirante ouvre le livre du curé de Gaza – fruit de ses entretiens réguliers avec Guillaume de Dieuleveult, correspondant du Figaro à Jérusalem de 2022 à 2025. Elle en est aussi, au fond, sa question centrale, depuis la reprise des hostilités entre Israël et le Hamas, qui a dévasté l’enclave palestinienne : quelle est la mission d’un curé, plongé dans l’enfer de la guerre, auprès de paroissiens qui ont souvent tout perdu et ne voient aucun espoir de paix à l’horizon ? Que peut la foi, dans une réalité guerrière qui nie toute humanité ?
Journal de guerre et témoignage de foi
Une timide lumière se déploie à la lecture du quotidien brutal – insoutenable – de la paroisse de la Sainte-Famille à Gaza, devenue depuis le 7 octobre 2023, à la fois un refuge et une prison pour des centaines de chrétiens réfugiés – jusqu’à 700 au plus fort des combats.
Au travers des pages de ce journal de guerre qui est aussi un témoignage de foi, le lecteur est plongé dans les journées harassantes du prêtre, au service de ces familles, entassées depuis deux ans dans la structure paroissiale, située dans un pâté de maisons dans le quartier de Zeitoun, au cœur de Gaza : une église, une école, deux petits couvents, un presbytère, une cour centrale.
Ils y dorment sur des matelas posés à même le sol, sans eau courante, sans cuisine, sans salle de bains… À l’intérieur grouillent les poux, les puces. La dysenterie, la salmonelle et la gale attaquent les corps épuisés. Dehors, il y a la cour – le seul espace ouvert. Mais les enfants y sont peu : un éclat de bombe peut à tout moment la traverser pendant qu’ils y jouent.
Rester coûte que coûte
La menace n’est pas abstraite : le 17 juillet 2025, Israël frappe sur le fronton de l’église de la Sainte-Famille, au pied de la grande croix. Trois morts, douze blessés. Le père Romanelli, blessé à la jambe, refuse l’évacuation.
Pourquoi ? Ce missionnaire argentin de la Congrégation du Verbe Incarné a pris sa décision : rester coûte que coûte, jusqu’au bout. Un geste de défi, un mouvement d’orgueil héroïque ? Non, « simplement un choix spirituel et humain », assure-t-il, pour ceux qui sont, eux, condamnés à rester : grabataires, malades, enfants handicapés musulmans dont s’occupent les sœurs de Mère Teresa, le couvent adjacent.
Mais sa présence obéit surtout à une logique spirituelle profonde : si le Christ est réellement présent dans l’Eucharistie, alors Gaza est le lieu où il doit être, même et surtout au milieu des décombres et de la destruction. « Ma mission est de préserver la présence eucharistique de notre Seigneur : physiquement, dans mon église, et spirituellement, dans le cœur des chrétiens. » Chercher des hosties et du vin – une mission compliquée sous la férule islamiste du Hamas qui interdit tout alcool – pour célébrer la messe, figure dans ce livre, au même niveau de nécessité vitale que chercher de l’eau et du pain. Ce prêtre – qui prie cinq heures par jour – se désole d’ailleurs que cette évidence soit si mal comprise.
« Je suis là pour le Christ, c’est la vérité : pourquoi le nier ? »
« La semaine dernière, j’ai accordé une interview à une grande chaîne de télévision européenne. J’ai dit clairement : “Moi, je suis ici pour le Christ.” Seulement l’interview a été méticuleusement coupée – toute la dimension spirituelle de mon engagement était absente. On aurait dit un type qui travaille pour une ONG humanitaire. Aucune vérité ! Je suis là pour le Christ, c’est la vérité : pourquoi le nier ? Il est le sens de ma vie. »
Dans la nuit de la guerre, le prêtre raconte qu’il peut compter sur la solidarité de l’Église universelle. Une communion qui s’incarne dans la relation étonnante qui liait sa paroisse avec le pape François, qui les appelait chaque soir à 20 heures précises, jusqu’à l’avant-veille de sa mort. François avait fini par connaître les paroissiens par leur prénom, apprenait quelques mots d’arabe, s’inquiétait de ce qu’ils avaient mangé. « Les jeunes d’ici disent que c’était un antidote contre le désespoir. »
Dans ce livre, pas de miracle, sauf peut-être un. « Notre communauté chrétienne reçoit une grâce supplémentaire : elle n’est pas ravagée par la haine. » Chaque matin, quelque chose tient bon dans les ruines de Gaza où restent 665 chrétiens. C’est peu. C’est tout.