mercredi 19 novembre 2025

Léon XIV se confie dans un livre événement

 

 Léon XIV se confie dans un livre événement

Le pape Léon XIV, sur la place Saint-Pierre lors de son investiture, le 18 mai 2025.  Michael Kappeler / DPA/MAXPPP
EXTRAITS EXCLUSIFS. Pour la première fois, Léon XIV raconte son parcours, ses convictions et les étapes qui l’ont façonné, dans un livre qui paraît ce mercredi 19 novembre 2025 en français, et dont La Croix publie les « bonnes feuilles ». Le pape se livre dans un récit rare et direct.e

Ce 19 novembre paraît en français Léon XIV, pape missionnaire d’une Église mondialisée (Artège, 320 p., 19,90 €), d’Elise Ann Allen, publié chez Artège. Correspondante à Rome et fine connaisseuse du Vatican, l’autrice – qui connaît Robert Prévost depuis ses années au Pérou – propose un portrait dense et incarné du nouveau pape, fondé sur deux longues interviews exclusives – les toutes premières depuis son élection – ainsi que sur de nombreuses sources complémentaires.

À travers ces pages, Léon XIV se dévoile, et – c’est sans aucun doute le plus intéressant – commente son parcours. Ce natif de Chicago revient sur son enfance américaine, son goût précoce pour la vitesse et les voitures (« j’ai voulu être camionneur »), ses hésitations face à la vocation et les raisons profondes qui l’ont conduit à entrer chez les augustins. Il raconte, ensuite, sa découverte de l’Amérique latine, sa première et unique hospitalisation pour une fièvre typhoïde, puis son travail en paroisse, décisif, où il s’exerce à ce qui a le plus de sens pour lui : construire des communautés. La synodalité avant la synodalité.

Le pape évoque aussi, sans détour, la rapidité de son ascension : prieur général de son ordre, évêque au Pérou, puis préfet du dicastère pour les évêques. Comment a-t-il vécu cette trajectoire ? Comment parle-t-il de sa manière de gouverner ? Mais la confidence la plus forte est peut-être la dernière. Elise Ann Allen lui demande ce qu’il a pensé, le soir du 7 mai, à la veille du dernier vote du conclave, dans la petite chambre où il logeait, au sein du Vatican verrouillé. C’était quelques heures avant que Léon XIV apparaisse au balcon.

EXTRAITS

Le jeune missionnaire

« C’est dans ce contexte de changement ecclésial, alors que l’Église en Amérique latine commençait à redéfinir ses priorités et son identité, que Robert Francis Prevost est arrivé en tant que jeune missionnaire en 1988, juste au moment où les graines de Vatican II et de la conférence du Celam à Medellin commençaient à prendre racine, mais aussi à susciter des réactions. (…) Le pape Léon XIV raconte dans ce livre quel impact tout cela a eu sur lui et dans quelle mesure, en tant que prêtre, ce qui se passait théologiquement à ce moment-là a façonné sa propre perspective : “(…) Petit à petit, au fur et à mesure que je passais plus de temps au Pérou, j’ai pris conscience des différentes réalités ecclésiales au sein du pays. J’étais conscient que certaines personnes considéraient Gustavo Gutiérrez (l’un des pères de la théologie de la libération, NDLR) comme un grand théologien et que d’autres avaient honte qu’il soit péruvien (…).”

Ce type de différences témoigne clairement du climat ecclésial qui régnait alors au Pérou, mais le pape affirme que cela “ne le dérangeait pas” : “Je n’étais pas non plus extrémiste dans le sens où certains missionnaires au Pérou, je ne citerai pas de noms ni de communautés, étaient dans une large mesure, si l’on veut, très progressistes. En fait, peut-être étaient-ils trop favorables aux idées marxistes, y compris dans le recours à la violence pour lutter pour les droits des pauvres. Je n’ai jamais été d’accord avec cela. Je me souviens de Gandhi et de certaines de ses idées sur la protestation pacifique pour promouvoir le bien du peuple et ne pas recourir à la violence. Prêcher authentiquement un message de paix et de dialogue : c’était quelque chose qui avait beaucoup plus de sens pour moi.”

Ainsi, Léon XIV interprète la théologie de la libération (…) en la reliant à sa propre expérience dans l’Église et à ce qui a été fait à Chulucanas (diocèse du père Prevost, NDLR) : “La façon dont les gens considèrent rétrospectivement ce que nous appelons la théologie de la libération est souvent erronée et incomplète, car l’Évangile prêche la libération, il nous appelle tous à la liberté. Ainsi, la théologie de la libération, du point de vue de Gustavo Gutiérrez, par exemple, consiste à commencer à regarder à travers les yeux des pauvres et avec les pauvres pour comprendre comment Dieu est en nous et parmi nous.

Cela ne signifie pas nécessairement que vous promouvez l’idéologie marxiste, même si certains l’ont étiquetée ainsi. En ce sens, je pense qu’il existe de nombreux courants au sein de cette grande école de théologie de la libération. Mais promouvoir un sentiment de communion ecclésiale et construire une communauté, cela avait un sens parfait pour moi en tant qu’augustin et en tant qu’expérience de l’Église que j’avais vécue. C’est ce qu’ils essayaient de faire à Chulucanas (…).

Le diocèse péruvien de Chulucanas a été le premier, peut-être de toute l’Amérique latine, mais certainement au Pérou, à adopter ce programme pastoral (baptisé ‘Nouvelle image de la paroisse’, ce programme pastoral a consisté à chercher à construire de petites communautés, NDLR). (…) Les mêmes mots que nous utilisons au Synode (sur la synodalité), à savoir ‘participation, communion et mission’, proviennent également de ce programme. Il s’agit donc de l’application de Vatican II, ce qui a été pour moi une expérience très enrichissante et très significative.” »

L’émergence d’un leader

« Pourquoi Robert Francis Prevost est-il considéré comme un bon leader ? Pourquoi ses plus proches collaborateurs et les fidèles de ses paroisses et circonscriptions le décrivent-ils comme un père proche et un prélat efficace ? Léon XIV lui-même, dans une interview pour ce livre, tente de répondre (…).

“Je sais écouter, je crois, assez bien. Quand je suis avec les gens, je respecte l’opinion de chacun, mais ensuite j’en arrive aussi à un point où, lorsque c’est possible, je leur dis : ‘Nous devons prendre une décision ici, mes amis. D’une manière ou d’une autre, essayons de rassembler les idées de chacun.’ Il ne s’agit pas seulement d’un compromis. Il ne s’agit pas seulement de trouver le plus petit dénominateur commun. Il s’agit de regarder vers l’avenir et d’emmener les gens avec vous. Je ne suis pas un cavalier solitaire, je ne l’ai jamais été. C’est la manière de construire ce sentiment de ‘faisons cela ensemble’et, encore une fois, le respect de chacun des membres du groupe, de l’Église, de la communauté… (Cela est présent) dans ma propre formation, certainement dans l’esprit du concile Vatican II, essayer de participer à la construction de ce type d’Église, qui invite vraiment à la participation de tous les membres.

Je suis sûr qu’il y a d’autres aspects. Je suis aventureux. Certaines personnes utiliseraient le mot ‘courageux’, d’autres diraient ‘fou’, mais je suis prêt à aller de l’avant. Je suis capable d’être décisif quand il faut être décisif, ce qui est un autre aspect du leadership qui manque parfois aux gens. On ne peut pas rester à tourner en rond en se disant : ‘Réfléchissons-y et discutons-en indéfiniment’.

Il faut prendre des décisions pour pouvoir aller de l’avant. Je suis capable de le faire, et je n’ai pas peur de le faire. On ne prend pas toujours la bonne décision, on fait parfois des erreurs, mais je suppose que les gens ont le sentiment d’être invités, d’être écoutés et de savoir qu’il y aura des progrès dans quelque chose.” »

Nommé par François

« La question est (…) de savoir ce qui l’a fait se démarquer aux yeux du pape François, qui l’a d’abord nommé administrateur apostolique, puis évêque du diocèse de Chiclayo en 2014, avant de l’appeler à Rome pour diriger l’un des dicastères les plus importants de la Curie romaine et le nommer cardinal, lui confiant de plus en plus de responsabilités. (…)

Le père Prevost a dit un jour en effet que, lorsque le pape (François, NDLR) a été élu, il était convaincu qu’il ne serait jamais nommé (évêque) : “(…) Cela était dû à deux incidents qui s’étaient produits alors (que le cardinal Bergoglio) était archevêque de Buenos Aires et que j’étais prieur général des augustins. Il m’avait demandé quelque chose concernant des questions de personnel, et j’ai pris des décisions qui allaient à l’encontre de ce qu’il avait demandé.

Alors, quand il est devenu pape, je me suis dit : ‘Bon, il sait qui je suis, il ne va pas m’appeler pour être évêque (…).’ Évidemment, c’est le contraire qui s’est produit (…). À un moment donné, il y a eu une autre affaire dans laquelle, en fait, je me suis rangé à ses côtés, contre un fonctionnaire du Saint-Siège. Je n’entrerai pas dans les détails ici. Je me suis opposé à quelqu’un au Saint-Siège et il m’a dit, alors que je terminais mon mandat de prieur général : ‘Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait à cette occasion.’ Et, apparemment, il n’a pas oublié. Tout le monde sait qu’il avait une mémoire très vive, mais comme il savait que j’étais franc et que je disais les choses telles que je les voyais, et que j’étais ensuite tout à fait disposé à en parler, il respectait cela. Et je pense que cela a joué un rôle dans le fait qu’il m’ait pris en considération pour une éventuelle nomination épiscopale.” »

Le soir avant l’élection

« Après deux mois de pontificat, Léon XIV raconte que même à l’approche du conclave et alors que son nom continuait d’être mentionné sur les listes des prétendants, il est resté convaincu, jusqu’à la veille au soir, que les voix iraient finalement à quelqu’un d’autre. Lorsqu’on lui demande s’il y avait une partie de lui qui en doutait, il répond :

“Honnêtement, non. J’ai essayé de ne pas y penser, sinon je n’aurais probablement pas dormi. Mais la veille du conclave, j’ai réussi à dormir, car je me suis dit : ‘Ils n’éliront jamais un Américain comme pape.’ C’était comme si je m’y penchais, un peu comme : ‘Détends-toi. Ne te laisse pas prendre par ça.’ Car, évidemment, pendant la congrégation, lors des réunions préconclave, j’avais entendu plusieurs choses. Il y avait des rumeurs.

Mais j’ai aussi pensé à l’affaire dont vous m’avez parlé plus tôt (les allégations de Chiclayo, NDLR), qui préoccupait certains autres cardinaux, à savoir si cette question d’abus sexuels allait se poser, et aux autres raisons : l’expérience, le peu d’expérience comme évêque, comme cardinal. Et c’est là que j’ai repensé au vieil adage célèbre selon lequel on dit : ‘Il n’y aura pas de pape américain.’ Le cardinal (Blase) Cupich a été cité dans un journal de Chicago quelques jours avant le conclave. On lui a demandé qui serait le prochain pape, et il a répondu : ‘Je vais vous dire, ce ne sera pas un Américain.’ Alors je me suis dit : ‘C’est une bonne nouvelle, parce que je ne m’y attendais pas, honnêtement.’ Et puis, les choses se sont passées comme elles se sont passées.”

Le pape Léon XIV se souvient que François avait dit qu’un jour, le pape pourrait lever le secret de la chapelle Sixtine. (…) ” Pour l’instant, je ne veux même pas me dispenser moi-même” (de l’interdiction de le révéler, NDLR). »